L’analyse des réseaux sociaux (partie 1 : historique)

Cet article situe l’analyse des réseaux sociaux au sein de la recherche scientifique en sciences humaines, en esquissant ses origines, ainsi qu’en évoquant quelques personnages-clés. On peut considérer qu’il fait suite à l’article de Martin Grandjean publié à la fin du printemps par Pegasus Data Project : « Analyse de réseaux et méthode quantitative en histoire ».

Il sera suivi d’un second article présentant les concepts les plus importants de ce domaine (centralité, communautés, équivalence structurale, liens faibles, …) en les illustrant. Puis d’un troisième article dissertant de la situation de la recherche aujourd’hui – soit comment l’analyse des réseaux sociaux s’est étendue à d’autres domaines de recherche (physique, biologie), quels sont les sujets en vue, etc. – et des applications faites au quotidien (tel l’algorithme PageRank, basé sur l’analyse de réseaux, ayant permis à Google de devenir le leader des moteurs de recherche).

L’analyse des réseaux sociaux : un historique

L’analyse des réseaux sociaux regroupe un ensemble de théories et d’outils s’appliquant aux graphes, un graphe étant un objet mathématique composé de noeuds (les individus) et d’arêtes (les relations entre les individus). [Attention à ne pas confondre avec la notion de graphe en analyse]. Elle considère que le comportement des individus d’une société résulte des relations d’interdépendance existant entre eux, et s’intéresse à la forme que prend l’ensemble de ces relations, des conditions ayant amené à cette structure, aux propriétés que le groupe peut en tirer.

Au niveau du langage, on parle de graphe lorsqu’il s’agit de l’objet mathématique, tandis qu’on parle de réseau dès qu’un contexte lui est attribué, par un exemple pour un réseau social. Les méthodes mathématiques applicables sur l’un le sont généralement également sur l’autre.

Un extrait d’échanges lors d’un débat sur Twitter.

La théorie des graphes

Les graphes ont une longue histoire, qui remonte au problème des sept ponts de Königsberg et à sa résolution par Leonhard Euler, en 1759. Le problème est souvent présenté à l’école : à partir d’un plan comportant divers lieux et des ponts les reliant, existe-t-il un chemin passant une fois et une seule fois par tous les ponts, et nous ramenant au point de départ ? L’approche utilisée pour la résolution est un des plus anciens exemples d’application de la théorie des graphes.

Les ponts de Königsberg.

On trouve par la suite d’autres exemples, certains ludiques (comment faire passer le cheval par toutes les cases de l’échiquier une et une seule fois ou quelle est le minimum de couleurs nécessaires que l’on peut attribuer aux pays d’une carte, sans que deux couleurs ne soient adjacentes ?), d’autres plus… abstraits. Il faudra attendre le vingtième siècle pour que la théorie des graphes devienne un domaine disjoint de la combinatoire, au sein des mathématiques. Mais des représentations de diverses structures sous formes de graphes apparaîtront entre temps, comme dans les travaux de Gustav Kirchoff en électrodynamique ou de Gilbert Lewis en chimie

Du graphe au réseau social

Il est parfois difficile de dégager un consensus autour des origines d’un domaine. Dans ce cas, on considère en général que les premières utilisations de graphes pour étudier des problématiques de sciences sociales, sont l’oeuvre du psychiatre Jacob L. Moreno et de la psychologue Helen Jennings, dans les années 1930. Ils nommèrent cela sociométrie. On leur doit les premières modélisations de relations au sein d’un groupe de personnes par des graphes. Ils nomment sociogramme cette méthode de visualisation

Sociogramme. Moreno. 1934.

Ainsi que le décrit Linton C. Freeman, d’autres laboratoires de recherche étudient séparément des approches utilisant des réseaux sociaux dans les années qui suivent, mais sans qu’une réelle communauté de chercheurs ne se crée. On note en particulier le groupe du psychologue Kurt Lewin au MIT, dans les années 40, dont est issu Alex Bavelas (qui aura une influence importante sur la notion de centralité, sur laquelle porte mon sujet de thèse). Amusant : il classe sa recherche sous psychologie topologique. Les travaux de ce groupe apparaissent parmi les fondements de la psychologie sociale.

Quelques années plus tard, en 1954, l’ethnologue John A. Barnes, issu de l’École de Manchester, est le premier à utiliser le terme « réseau social », pour représenter et étudier les relations entre les habitants d’une île norvégienne, dans le but de tester des hypothèses portant sur la structure des classes sociales de cette société. Il remarque que tous les habitants peuvent reliés les aux autres par un petit nombre d’intermédiaires. [Texte original ici.]

Class and committees in a Norwegian island parish, Barnes, 1954.

En 1967, le psychologue Stanley Milgram (connu pour son expérience de soumission à l’autorité) mène une expérience dont le résultat est similaire. Elle prend place à travers les États-Unis, où quelques centaines de personnes reçoivent une lettre qu’ils doivent faire parvenir à une personne-cible qu’ils ne connaissent pas personnellement. Ils ont comme contrainte de faire transiter la lettre uniquement via une de leurs connaissances, dont la probabilité est plus grande de connaître la personne-cible, qui suivra ensuite la même contrainte, le but étant de mesurer combien d’étapes sont nécessaires pour relier deux personnes prises au hasard. Malgré trois quarts de lettres perdues, la distance moyenne mesurée s’avère petite, environ 5 intermédiaires. Cette propriété qu’ont les réseaux sociaux, tout comme de nombreux autres types de réseaux, se nomme petit monde.

Jeu de société « It’s a small world » datant de 1967.

En 2008, une étude basée sur la messagerie instantanée MSN a retrouvé ce résultat : la distance moyenne entre deux utilisateurs parmi les 180 millions recensés était de 6,6.

Tout va s’accélérer au début des années 1970 : à Harvard, le sociologue Harrison C. White (excellent étudiant !) ouvre un centre de recherche sur les réseaux sociaux (de loin pas le premier) qui, par la qualité de ses travaux, amène le domaine de l’analyse des réseaux sociaux sur le devant de la scène. Il définit par exemple le concept de blockmodel, qui permet de détecter les communautés (ou groupes cohésifs) dans un réseau social. Mark Granovetter, un de ses étudiants, fournira en 1973 à ce domaine un de ses articles les plus importants, La force des liens faibles, qui postule que les amis de ses amis sont plus performants pour aider à trouver un nouveau travail que les amis proches, dont les réseaux sont trop similaires. Le réseaux social en ligne du monde professionnel Linkedin met en pratique ce résultat dans son propre fonctionnement.

Les niveaux de connection entre utilisateurs de Linkedin.

Le domaine de l’analyse des réseaux sociaux prend définitivement corps avec la création en 1977 (première parution en 1978) de la revue Social Networks à Lausanne (section 9.5). Elle permet de publier de nombreux travaux essentiels dont des copies circulaient entre les chercheurs du domaine, tout comme de réaliser une plateforme d’échange privilégiée (à l’époque, les travaux en analyse des réseaux sociaux sont publiés dans une dizaine de journaux différents). La même année est créé le Réseau International [des chercheurs] en analyse des réseaux sociaux, entité organisatrice de la conférence annuelle Sunbelt, regroupant rapidement des centaines de chercheuses et chercheurs.

Voici pour un bref historique de l’analyse des réseaux sociaux. D’autres articles suivront pour illustrer ce domaine. En attendant, vous pouvez avoir un aperçu d’applications dans ce domaine à travers nos tutoriaux passablement illustrés et nos graphes commentés des débats de l’émission En Ligne Directe sur Twitter.

Bibliographie

– Linton C. Freeman, The development of social network analysis : a study in the sociology of science, Empirical Press, 2004.

– Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2011.

12 réponses à “L’analyse des réseaux sociaux (partie 1 : historique)

  1. Merci pour cet excellent article qui retrace brièvement l’historique d’une discipline qu’on croit trop souvent très récente. Au passage, j’ignorais l’anecdote des ponts de Königsberg/Kaliningrad et sa (non-)résolution par Euler ! Quand on pense aux mathématiciens qui bossent actuellement à optimiser les réseaux de transports publics, de métros par exemple, cet exercice prend un charme tout particulier !
    Prochaine question : avec l’hyper-médiatisation (« média » dans le sens de médiateur, de communication) de notre réseau social global (la Terre), quand serons-nous tous connectés non plus à 6 mais à 2 degrés de séparation ? 😉

  2. Je dois avouer être un peu stupéfiée par la superficialité de cet article qui – sans nécessairement ajouter plus de longueur – laisse des lacunes étonnantes.
    Un example: citer Milgram, décrire la théorie de base, même l’expérience faite, mais sans citer ou faire référence (sans parler de faire un lien sur le site actuel… http://www.sixdegrees.org/ ) à sa version la plus connue – les six degrees of separation – me semble un peu étrange.

    Je passe sur le fait que l’historique saute sur les 30 dernières années d’articles, l’absence de mention de la popularisation du RS pour le commun des mortel, la digitalisation sociétale ainsi que les études sur la similarité entre graphe & réseau neuronal…
    Je me serais attendu à un peu plus de pensée personnelle et d’analyse sortie des livres et vous me voyez navrée de devoir le dire si brutalement.

  3. Merci pour votre commentaire.

    Il s’agit bien évidemment d’une esquisse de l’histoire de ce domaine de recherche. Je l’ai écrit en m’adressant à des lecteurs non-impliqués dans la recherche, en tout cas pas sur ce domaine. Vous ne semblez pas appartenir à cette catégorie.

    Ainsi, je n’évoque pas l' »histoire récente » (ergm, analyses longitudinales, distributions scale-free, assortativité, réseaux sociaux en lignes, grand réseaux, etc.) ici, mais ce sera probablement le cas dans un prochain article, où je compte aussi disserter sur l’impact de l’intérêt qu’ont depuis une quinzaine d’années d’autres domaines scientifiques (tels les réseaux neuronaux que vous citez, mais aussi les réseaux électriques, de transport, de communication, économiques, les food-webs, etc. … la liste est longue !).

    Concernant la propriété dite de « petit monde » propre à un réseau, je ne comprends pas la référence que vous souhaiteriez voir à ce site web (le… « site actuel » ?). Les « six degrés de séparation » est un raccourci qui est valable dans le contexte de son expérience, et peut-être à l’échelle humaine, mais est trop réducteur. À ce propos, je vous invite à lire le chapitre qui y est consacré dans le livre « Linked » d’A-L Barabási, qui retrace la naissance de ce concept au début du siècle, bien avant Milgram, et évoque quelques autres expériences réalisées sur ce phénomène complexe.

    J’espère parvenir à inclure assez de « pensée personnelle » dans les prochains textes pour compenser ce qui vous a manqué dans celui-ci.

    Cordialement.

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