Analyse de réseau et méthode quantitative en histoire

Préalable : Cet article présente un exemple d’utilisation de l’analyse de réseaux, sur la base de données provenant d’un travail scientifique encore non publié[1]. Il n’est pas révélateur de l’état de la recherche dans la discipline et consiste donc simplement en une entrée en matière autour de la question de l’utilité des analyses « mathématiques » en « sciences humaines ». A ces fins, les pistes d’analyse de fond n’y sont qu’évoquées puisqu’il s’agit de penser en quoi la forme peut influencer cette analyse.

NB : Cet article est le premier d’une série. N’hésitez pas à nous faire savoir par vos commentaires ce qui vous intéresse !

Notre exemple : les cours universitaires de Davos, 1928-1931

De 1928 à 1931 se tiennent dans la station grisonne de Davos quatre congrès réunissant pendant un mois à Pâques les élites universitaires européennes, en particulier françaises et allemandes. Ces Davoser Hochschulkurse, suite de conférences auxquels sont également invités des étudiants triés sur le volet, ont pour genèse la rencontre d’une dynamique locale de création d’un pôle universitaire alpin et d’une dynamique internationale de rapprochement des élites académiques des puissances meurtries par la Grande Guerre. Après quatre congrès fructueux, la dynamique s’éteint dès 1933 pour des raisons financières (crise économique) et politiques (accession du NSDAP au pouvoir en Allemagne). Retrouvez la liste des conférenciers sur wikipedia.

1928 – Entre autres : Fritz Medicus (philosophie, Zürich), Paul Tillich (théologie, Dresde), Franz Oppenheimer (sociologie, Francfort), Gottfried Salomon (sociologie, Francfort), Albert Einstein (physique, Berlin) et Jean Piaget (psychologie, Neuchâtel).

Les intérêts historiques d’un tel « objet » sont indéniables et multiples : compréhension des mécanismes de coopération internationale, diplomatie culturelle (suite aux accords de Locarno), enjeux académiques, histoire locale du tourisme alpin de luxe, analyse des « lieux de savoir », etc…

Elaborer un nouveau corpus de sources

La prise en compte des sources « traditionnelles » (correspondances, archives locales et personnelles, documents officiels, comptabilités, registres de police, médias) est incontournable pour l’analyse des multiples enjeux qui sous-tendent les Davoser Hochschulkurse. Néanmoins, l’élaboration d’un « nouveau corpus », sur la base des informations contenue dans les sources primaires, peut offrir au chercheur de nouvelles perspectives.

Dans cet exemple, attachons-nous donc à analyser la composition des « panels » de personnalités ayant directement pris part aux quatre rencontres de Davos.

Segmentation géographique

Plus que le lieu d’origine des scientifiques qui participent aux Davoser Hochschulkurse, intéressons-nous à leur « provenance académique », à l’université ou l’institut dans lequel ils occupent un poste de recherche. La carte ci-contre localise les universités de provenance des intellectuels allemands, français et suisses (à elles trois, ces nations représentent presque 90% du panel). La place centrale de Francfort, au centre de ce maillage, est à l’image du comité d’organisation dont le responsable scientifique est francfortois. Toutes les universités concernées par les rencontres de 1928 à 1931 se situent dans un rayon de six cent kilomètres autour de cette ville, elle-même à mi-chemin entre Paris et Berlin.

On constate également la très grande diversité des provenances de scientifiques allemands, alors que la très grande majorité des intellectuels français sont titulaires à Paris, à l’image de l’organisation académique de ces deux nations, mais également à l’image des réseaux de connaissances qu’entretient le comité d’organisation davosien dont les membres, tous germanophones, n’ont jamais vu autre chose de la France que sa capitale.

Le résultat devient encore plus intéressant lorsqu’on ajoute à cette analyse une dimension temporelle. En prenant le même panel mais en le segmentant en quatre années, on constate, toujours comme exemple, que le groupe de scientifiques allemands a subi de fortes modifications de provenances (tableau ci-contre). Alors qu’en 1928 la députation francfortoise était très importante, ce sont les berlinois qui seront les plus nombreux en 1931, laissant peu de place aux universités de seconde ordre qui étaient pourtant bien représentées lors de la première rencontre.

Segmentation sociologique

A titre d’exemple, encore une fois, avec un tel panel de personnalités, un étude d’un caractère sociologique est envisageable. Dans notre cas, prenons le caractère « âge ».

Dans son article au titre polémique, « Un dialogue de sourds : un siècle de rapport franco-allemands », Henri Brunschwig explique l’incompréhension qui règne entre les deux puissances européennes de l’entre-deux guerres (France et Allemagne) par une différence générationnelle trop importante[2]. Il ne s’agit pas à proprement parler de générations en terme d’âge, mais plutôt de ce qu’il nomme des générations intellectuelles. 

Quand on passe le panel davosien à la moulinette de la statistique générationnelle, on se rend compte en effet avec stupeur que les « élites » françaises de 1928 ont en moyenne 10 ans de plus que leurs homologues allemands !

Moyenne d’âge des participants allemands (noir) et français (rouge) avec min/max.

Il ne s’agit pas dans ce rapide résumé d’évoquer les raisons de cette différence ni d’avancer d’hypothèses quant au rajeunissement progressif de la délégation française (comme le montre le tableau ci-dessus), mais plutôt de constater que l’outil statistique crée un nouveau champ d’analyse.

Perspectives : et après ?

L’étape suivante, c’est la recréation du réseau d’interactions sociales qui constitue de tels congrès : rencontres de visu, correspondances, travaux co-signés, mêmes universités fréquentées, comités scientifiques, etc. dans le but de visualiser plus clairement quels sont les groupes d’intérêts qui sous-tendent des congrès comme ceux de Davos.
Ici encore, on constate les diverses utilisations potentielles d’outils comme ceux utilisés pour la visualisation de débats sur Twitter. Créer un graphe des interactions davosiennes revient en effet à accomplir la même manipulation : mise en évidence des sommets (ici, les intellectuels), réalisation d’une matrice qui décrive les arcs (interactions, ici les correspondances, rencontres, etc.). L’intérêt évident résidant dans le fait que ce type de visualisation fait fréquemment émerger des tendances invisibles à l’oeil du chercheur, même expérimenté.

A tout bientôt, pour la suite de ce feuilleton !

Martin Grandjean


[1] A ce titre, les informations (en particulier les images) mobilisées à la réalisation de cet article ne doivent pas être reproduites sans l’accord de l’auteur. © Martin Grandjean 2011-2012. Les deux illustrations photographiques d’époque proviennent du fonds Paul Müller Sr, Fotosammlung, Dokumentationsbibliothek Davos 06.04.45. La Davoser Revue (photographiée par l’auteur) est disponible à la Bibliothèque Nationale Suisse, Berne.

[2] Brunschwig, Henri, « Un dialogue de sourds : un siècle de rapports franco-allemands », Politique étrangère, 5, 1955, pp. 575-590.


Publicités

12 réponses à “Analyse de réseau et méthode quantitative en histoire

  1. Pingback: L’analyse des réseaux sociaux pour de vrai (partie 1) | Pegasus Data Project·

  2. Pingback: L’analyse des réseaux sociaux (partie 1) | Pegasus Data Project·

  3. Monsieur Grandjean,
    Qu’entendez-vous par « l’utilité des analyses « mathématiques » en « sciences humaines » ? Votre dossier est intéressant, mais dans mon domaine (la numismatique ancienne) et l’histoire de l’économie cela se fait depuis longtemps (au moins depuis environ 85). De même pour les « réseaux » (même si cette thématique est revenue en avant récemment, ce n’est que le cache-sexe 2.0 de vieilles recettes qu’on a voulu réactualiser pour faire « in »)

    • Bonjour, et merci pour votre commentaire !
      Oui, je ne cherche pas ici à faire état d’une méthode « nouvelle », mais à introduire en quoi l’approche quantitative peut éclairer sous un jour nouveau un objet historique que de nombreux confrères abordent (trop ?) souvent par des aspects très spécifiques et qualitatif. On peut en effet se focaliser sur les aspects qualitatifs des correspondances entre deux intervenants des « Cours Universitaires de Davos » que j’utilise ici comme exemple, mais on peut aussi partir de l’existence même de ces correspondances, sans partir dans le détail de leur contenu, pour documenter plus globalement l’objet en question.
      Cela dit, les « mathématiques » (qui ont, soit dit en passant, continué leur développement rapide depuis 85) ne sont ici qu’un outil que le chercheur en histoire (je ne me prononce pas pour les autres disciplines) doit apprendre à manier.
      Encore une fois, cet outil n’est pas nouveau, mais les possibilités qu’il offre se multiplient sans cesse avec la puissance de computation des ordinateurs et bases de données.

  4. Merci pour cette explication ! Néanmoins, j’ai quand même du mal à comprendre l’intérêt des mathématiques ici, hormis pour des jolies statistiques de l’âge des participants et autres. Ce premier élément est, pour l’instant, le seul que je saisis. Je suis preneur de vos lumières !

  5. Les mathématiques, en particulier la théorie des graphes, permet de modéliser toutes les interactions vécues, dans cet exemple, par les participants de ce cycle de congrès. Imaginez un graphique, à l’exemple de ceux-ci https://pegasusdata.com/2012/08/05/analyse-de-reseau-modeliser-lhistoire-de-la-philosophie/ où seront représentés les 130 conférenciers reliés par toutes les conférences données en commun, les correspondances échangées, les liens institutionnels, etc… Cela permet de reconstituer le tissu universitaire de l’époque, avec ses canaux de diffusion, ses frontières, etc… Cette visualisation permet surtout, parce qu’elle compile un nombre de données difficilement computables par un cerveau de chercheur, de faire apparaître des dynamiques parfois invisibles dans un réseau « social » donné.

  6. Pingback: Visualize and quantify diplomatic networks? | The ogre of the tale·

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s